Author: Annie Brisset

Annie Brisset has a PhD in semiotics and literary studies from the Université du Québec à Montrèal. Author of A Sociocritique of Translation: Theatre and Alterity (1966-1988), the book brought a new perspective to the study of Quebec theatre . She has received many rewards for her work on the theatre including the jean-béraud theatre critics's award in 1987, the Anne Saddlemeyer award (Canadian Association for the history of theatre) and in 2009 she was elected fellow of the Royal society of Canada for her exceptional acheivements in the areas of sciences, arts and humanities.
Michel Tremblay: Cher Tchekhov:

Michel Tremblay: Cher Tchekhov:

\Photo Yves Renaud

Mise en scène de Serge Denoncourt

Théâtre du Nouveau Monde

Montréal, 3-28 mai 2022/ Ottawa CNA 17-19 novembre

Distribution :

Anne-Marie Cadieux, Isabelle Vincent, Maud Guérin, Henri Chassé, Mikhaïl Ahoodja, Patrick Hivon, Hubert Proulx, Gilles Renaud

La pièce de Tremblay intéresse par sa construction. À une extrémité de la scène, en retrait mais proche des spectateurs, un acteur assis dans l’ombre joue le rôle de Tremblay à sa table de travail. Il se propose de terminer une pièce en hommage à Tchekhov qu’il a laissée inachevée faute d’inspiration. Les années ont passé. Il retourne à ce texte. La pièce en est la lecture actualisée sur scène avec ses personnages, leurs répliques et leur gestuelle. En même temps qu’il assiste à la représentation de la pièce en cours d’élaboration, le spectateur accède à l’univers mental de son créateur. Ce dernier commente et retouche à voix haute la partie écrite et ce qu’il lui ajoute pour la terminer. L’auteur-Tremblay entré dans le vieil âge s’interroge sur les doutes qui l’accompagnent plus que jamais dans la création. Deux discours se font entendre, celui qui sur la scène anime les personnages et celui qui exprime les hésitations et les repentirs de l’auteur. Par exemple, il met à l’essai telle ou telle réplique dans la bouche d’un personnage, puis il l’attribue à un autre s’il juge ce déplacement plus approprié à la construction dramatique; la même scène est alors jouée deux fois de suite. Ces procédés confèrent à l’ensemble une distanciation ironique.

Dans le même décor, celui d’une table dressée au jardin devant une maison québécoise typique, l’action repose sur les propos souvent peu amènes, voire violents et vulgaires, échangés entre les membres d’une famille qui tous appartiennent au milieu théâtral: trois sœurs actrices dont l’aînée seule est célébrée; elle refuse de vieillir et vit avec un jeune critique acerbe, mal vu de celui qu’il a massacré, le frère dramaturge tombé depuis lors en panne d’inspiration. Ce frère forme un vieux couple avec un comédien de télévision à succès. Le benjamin de la fratrie est un acteur raté. Tous sont réunis pour le dîner de l’Action de grâce dans l’ancienne maison familiale située dans les bois au bord d’un lac. Cette maison est le lieu des réminiscences. On évoque la figure tutélaire de la mère disparue, une actrice qui a triomphé dans le rôle d’Arkadina tandis que l’aînée de ses filles reprenant le même rôle s’est ridiculisée dans une récente interprétation expérimentale sans rapport avec son âge. Son désir de transcender la vieillesse par l’exercice modernisé de son art rejoint les angoisses de l’auteur élaborant ce qui pourrait être sa dernière œuvre de création : sera-t-elle assez bonne pour être jouée?

La dernière pièce de Tremblay est bâtie principalement autour de La Cerisaie, des Trois sœurs et de La Mouette. Tremblay les utilise comme matériau de réemploi, de manière plus subtile que dans les années 1970, quand il avait relocalisé Le Revisor de Gogol dans un petit bourg québécois, ce qui donnait : Le Gars de Québec « de » Michel Tremblay. Sans oublier sa traduction d’Oncle Vania bouturée à partir de celle d’Elsa Triolet. Autant de plumes supplémentaires au chapeau du dramaturge devenu monument national.

Plus créative, la pièce se distingue par sa réflexivité et les sujets qu’elle aborde. Quand il flirte avec l’imitation, le dramaturge québécois réfléchit tout haut devant son ordinateur. Il se moque par exemple du copié-collé de la détonation du revolver entendu à l’intérieur de la maison au moment où l’on se quitte. Le suicide implicite du jeune frère, comédien empêché, n’aura pas lieu. L’auteur riant de cette facilité imagine une fin différente. Pour autant, sans doute à cause des vociférations qui nous ramènent chez les prolos de la famille Bougon, il manque à sa pièce cette intensité tragique du quotidien qui habite les œuvres de Tchekhov, celle d’une aristocratie rongée par le mal-être, où le destin de chacun s’accomplit selon une fatalité sans espoir, inscrite dans une temporalité dilatée qui suinte l’ennui, la nostalgie, le sentiment de fin de partie annonçant les « beaux jours » de Beckett. Les chamailleries modelées sur celles des familles du Plateau Mont-Royal sont tout sauf dépaysantes. D’où aussi la réception enthousiaste, l’ovation spontanée adressée au grand homme venu saluer un public ravi de se reconnaître dans son Tchekhov québécois.

Annie Brisset

*Michel Tremblay: Cher Tchekhov, Montréal, Leméac, coll. Théâtre, 2022.