Un obus dans le coeur » : mort et renaissance dans le silence de la mère

Reviewed by Capital Critics Circle

  Commentaire de Roland Sabra, paru dans Madinin-art.net   Une publication de la Martinique.

obus_ds_le_coeurC’est un moment d’émotions d’une rare intensité que nous a offert Hassane K. Kouyaté en programmant Un obus dans le coeur, le magnifique texte de Wadji Mouawad interprété par Julien Bleitrach qui signe la mise en scène avec Jean-Baptiste Epiard. C’était une nuit. Une nuit de rage. Une tempête sur la ville et dans la tête. Il neigeait et elle agonisait sur un lit d’hôpital.   Le téléphone avare de mots avait juste lancé : « Viens vite !  » Elle ? La mère ! Lui, Wahab le fils se dit : « Ma mère meurt, elle meurt, la salope, et elle ne me fera plus chier ! »» mais aussi : « Le clignement de mes yeux fait fondre le givre de mes cils et c’est l’hiver au complet qui pleure sur mon visage « . Même attendue, la mort est toujours une surprise. Elle survient au détour d’un chemin. « Nawal. J’étais dans l’autobus. Sawda, j’étais avec eux! Quand ils nous ont arrosés d’essence j’ai hurlé :  Je ne suis pas du camp, je suis comme vous! Je cherche mon enfant qu’ils m’ont enlevé! Lors ils m’ont laissée descendre, et après, après, ils ont tiré, et d’un coup, d’un coup vraiment, l’autobus a flambé, il a flambé avec tous ceux qu’il y avait dedans, il a flambé avec les vieux, les enfants, les femmes, tout! Une femme essayait de sortir par la fenêtre, mais les soldats lui ont tiré dessus, et elle est restée comme ça, à cheval à cheval sur le bord de la fenêtre, son enfant dans ses bras au milieu du feu et sa peau a fondu, et la peau de l’enfant a fondu et tout a fondu et tout le monde a brûlé! Il n’y a plus de temps, Sawda. Il n’y a plus de temps. Le temps est une poule à qui on a tranché la tête, le temps court comme un fou, à droite, à gauche et de son coup décapité, le sang nous inonde et nous noie. » (Incendies).

Ce que l’on ne comprend pas fait retour. C’est un des ressorts de la répétition. Cette scène de l’autobus, on la retrouve a plusieurs endroits dans l’œuvre de Wajdi Mouawad. Ce sont toujours les mêmes peurs, la même violence, la même absence à soi-même et au monde, les mêmes questions sur la construction identitaire, sur le rapport à la mort, sur la difficulté du deuil en des termes parfois identiques comme cette phrase :   « Une louve défend toujours ses petits », elle aussi déjà présente dans Incendies  et qui reviennent comme une litanie.
L’écriture de Wadji Mouawad fonctionne en boucle, en torsade, en retour sur les affres du temps, sur l’effondrement des repères auquel seule échappe la figure du père détenteur de secrets. Car « On ne sait jamais quand une histoire commence. Je veux dire que lorsqu’une histoire commence et que cette histoire vous arrive à vous, vous ne savez pas, au moment où elle commence, qu’elle commence. Je veux dire… Je veux dire que vous n’êtes pas là, à marcher, tranquillement dans la rue et tout à coup, vous vous dites: tiens, voilà une histoire qui commence. Je veux dire, on ne le sait pas…puis, lorsqu’on réalise qu’on est embarqué dans une histoire, on ne sait pas comment ça va se terminer. Personne ne peut savoir. C’est seulement à la fin. Lorsque tout est consommé, qu’on ouvre les yeux et qu’on se dit: l’histoire est terminée. Elle est terminée et parce qu’elle est terminée, vous vous mettez à entendre le silence, le grand silence qui a failli vous noyer. C’est comme ça. Alors, pour conjurer le silence, on tente de trouver les mots. Pour raconter. Même si c’est n’importe quoi, mais un mot qu’on trouve au fond de soi, c’est une oasis au milieu du désert . On se précipite dessus et on le boit. On boit le mot. »
Ce « On ne sait jamais quand une histoire commence » répété à l’envi concerne dans le récit une histoire particulière, ce mantra lui servira de trame, de fil conducteur : la transformation de la mère. Cette mère qui le jour de ses quatorze ans s’est mise à « avoir un visage autre… pâle, des yeux délavés et cette longue chevelure blonde… une petite femme, maigre, pâle, voûtée, avec une longue chevelure blonde descendant jusqu’au milieu du dos. Je la contemplais les yeux grands ouverts. Je n’ai jamais vu cette femme de ma vie ! Ce n’est pas ma mère ! ». Métamorphose du corps de la mère qui n’est que le contrepoint d’une figure féminine immuable et obsédante aperçue lors de la scène de l’autobus, la figure de la Camarde, « une femme vêtue de noir (…) Ses mains et ses bras sont de bois, son visage voilé. Cette femme n’existait pour personne avant. Elle est née du feu ». Et c’est elle qui est là près du lit, dans la chambre de l’hôpital. Deux figures de femmes, deux des Trois Parques, sont là omniprésentes, Nona et Morta. La Mére et la Mort. La Mère qui donne vie à un être pour la Mort. La Mère est une servante de la Mort qui ne parle pas ou  si peu. Le visage immémorial de la Toute Mère Wahuad s’en fera le portraitiste à l’infini d’une œuvre en gésine. Fixer sur la toile l’évanescence. Il fuguera dans les rues sans nom à la quête de lui-même. Il finira par se trouver, en artiste peintre d’abord dressé contre la volonté maternelle, puis, une fois la mère en allée, dans l’accomplissement de son propre désir. La mort de la mère, douleur immense, est aussi une délivrance.
Un obus dans le cœur est un raccourci d’une vingtaine de pages d’un roman précédemment paru sous le titre Visage retrouvé. La langue de Wadji Mouawad est une collision permanente de trois langues, celle de l’enfance, de l’adolescence et celle de l’adulte en éternel devenir. Cette collision est aussi une torsion de registres de langage qui mêle arabe, français, québecois et va de la violence prosaïque  d’un « Va te faire foutre, gros tabarnac d’enfoiré de merde akhou charmouta ! » à l’attendrissement filial devant le spectacle du « ventre de la mère qui s’étire et se détend pour les toutes dernières fois de sa courte existence. (…) Il n’y a pas si longtemps j’y étais (…) et parce que j’ai connu ses entrailles, pour un instant, je deviens frère de l’agonie. »
Ce texte qui peut être lu comme récit est mis en scène alors qu’il ne fait apparaître aucun des traits marquants d’une écriture théâtrale. Le comédien doit s’appuyer sur l’écriture de plateau pour faire représentation. La performance de Julien Bleitrach s’en trouve soulignée. Il a ce talent d’épouser les méandres du texte, de jouer avec les niveaux de langues qui le font passer de la confidence, à la colère, de la dénonciation à l’ironie, de la confession à l’humour, notamment lors d’une rencontre avec un père Noël et de toujours capter l’attention de l’auditoire. Respectueux d’un texte protéiforme il le sert avec une rare élégance. Il est accompagné dans ce travail par un complice aux lumières qui le suit au centième de seconde en rehaussant les brusques changements de registre et en créant des ambiances plus intimes pour les moments de confession. Le public, pas très très nombreux, il faut le reconnaître, était de qualité. Il a su vibrer en harmonie avec le comédien, lui permettant par là même quelques légères audaces sans que jamais celui-ci ne passe devant le texte.

Fort-de-France le 12/04/2015
R.S.

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