Ta Douleur au théâtre français du CNA. Un troublant exercice de style qui assimile la danse à une manière de confronter les névroses

Reviewed by Alvina Ruprecht

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Photo: Ruel.  Artistes Anne Le Beau et Francis Ducharme

La Compagnie Sibyllines, basée à Montréal, explore les rapports entre l’expression corporelle et le théâtre depuis un bon moment. Il suffit de regarder les créations telles que de l’Opéra de quat’ sous, Woyzek, Elles et bien d’autres où le mouvement synchronisé des comédiens devient un langage parallèle à celui de la parole, une tentative d’incarner l’essence même de la création scénique.

Ta douleur est une nouvelle incursion dans la mise en scène du corps qui évacue la parole, ou presque, puisque les quelques citations chuchotées paraissent quasi banales, malgré les références à Pétrarque, au cinéaste algérien Azzedine Meddour et au groupe hip hop indépendantiste québécois Loco Locass. Ce combat entre deux danseurs issus des formations  solides, classiques ou contemporaines,  se transforme en une rencontre passionnante entre un homme et une femme qui exhibent l’expression de toutes les douleurs possibles.

Inspirée à la fois de la danse, du mime, de l’athlétisme, et surtout d’une séance de psychothérapie, le spectacle est aussi porté par une structure dialectique brechtienne qui met en évidence la progression des souffrances possibles vécues par ces êtres qui ressentent la douleur dans toutes ses formes : la peur, la crainte, la déception, la perte, la frustration, le chagrin, la colère jusqu’à ce que les corps évoluent vers une relation tumultueuse de violence, de cruauté et de soumission, à la manière de Sarah Kane.

Dans cette explosion d’émotion qui marque brutalement les traits des visages, le corps de la femme évoque cette décomposition émotive par des mouvements libérés des contraintes de la danse classique, alors que le spectacle pousse les deux interprètes à la limite de toutes les possibilités du corps. Nous ressentons même l’absence totale de rigueur, l’expression d’une liberté absolue et l’émergence d’une structure interne qui préfigure l’organisation de chacun des épisodes. Curieuse dialectique qui domine le mouvement de cette soirée, composé d’une suite de courts épisodes où les interprètes se heurtent à des oppositions rythmiques, des oppositions émotives, des oppositions de débit, pour entretenir l’instabilité de la douleur. Les corps ne s’écoutent pas mais s’entrechoquent sans arrêt.

Un exercice de style aussi troublant qu’inachevé, le début d’une recherche qui assimile la danse contemporaine à une manière de confronter des névroses. En attendant la suite, nous ne pouvons que contempler cette la manifestation d’une inquiétante étrangeté avec étonnement et émerveillement.

Au Théâtre français du Centre national des arts, Ottawa, du 4 au 7 décembre,

Ta Douleur, conception et chorégraphie de Brigitte Haentjens, Interprété  par Anne Le Beau et Francis Ducharme; Une production Sibyllines d’après la création originale de Danse-Cité et Anne Le Beau; au studio du CNA du 4 aua 7 décembre, 2013


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