Avec « ERZULI DAHOMEY, déesse de l’amour » et après « Médée-Kali », le M’Acte démontre sa volonté de rapprocher les différentes cultures

Reviewed by Capital Critics Circle

Categories: Professional Theatre

Guest Critic: Scarlet Jesus

Avant la Martinique -où la pièce sera jouée au Théâtre Aimé Césaire du 16 au 18 février prochain-, dans le cadre d’une programmation mettant à l’honneur Karine Pedurand, le  Mémorial Acte a donné une unique représentation d’« Erzuli Dahomey, déesse de l’amour ». Le texte de cette pièce, écrite par Jean-René il y a une dizaine d’années dans le cadre d’une résidence d’auteur à La Chartreuse d’Avignon et publié aux éditions des Solitaires intempestifs, a reçu plusieurs récompenses : le Prix SACD de la dramaturgie française en 2009, suivi en 2013 du Prix « Théâtre 13 Jeunes metteurs en scène ».

La pièce avait fait l’objet d’une programmation à la Comédie Française (salle du Vieux Colombier) du 12 mars au 15 avril 2012, avec une mise en scène d’Eric Génovèse. La mise en scène, pour la Guadeloupe et comme pour la Martinique, a été réalisée à l’initiative de la Compagnie Théâtre des Deux Saisons. Elle a pu être vue en Île de France, les 17 et 18 juin derniers, dans le cadre de la structure Arcadi (Plateaux Solidaires).

Erzuli ? Voici une pièce qui va évoquer le vaudou, pensez-vous!  D’autant que vous connaissez l’origine haïtienne de Jean-René Lemoine.

Il vous faut d’emblée éliminer cette fausse piste et noter que le titre ne fait pas référence à « Erzuli Dantor », mais à « Erzuli Dahomey ». A l’Afrique donc plus qu’à Haïti.A travers la référence à un royaume , le Dahomey, qui fut autrefois, avec Ouidah, un lieu majeur de la traite des esclaves atlantiques. Et d’où le vaudou, certes, tire son origine… La pièce semble faire le lien entre une réalité historique et la présence d’un imaginaire collectif dans lequel le merveilleux trouve place. 

L’Afrique, la traite, et surtout le retour en Afrique, il en sera question dans cette pièce. Mais pas tout de suite… Auparavant ce sont d’autres événements tragiques et contemporains qui sont évoqués : un crash d’avion au Mexique, la mort accidentelle de Lady D en août 1997.

« Erzuli  Dahomey » nous renvoie donc d’un côté à l’histoire, mais aussi, conjointement, au mythe puisque Erzulie est désignée comme étant « déesse de l’amour ». Et ce thème, celui de l’amour, travaille la pièce d’un bout à l’autre. Qu’il s’agisse de la soif d’amour, de son manque qui plonge certains personnages dans la solitude ou dans des pratiques sexuelles troubles qui servent de substituts à l’amour. Il y a d’abord ce couple de jumeaux, orphelins, que leur mère, une ex actrice aujourd’hui vieillissante et délaissée, semble ignorer et qui se réfugient dans une relation plus ou moins incestueuse. Il y a aussi ce prêtre, en proie à de puissants fantasmes sexuels, et qui rêve de perdre un jour sa virginité… Il y a ce fils aîné qui a fui au loin, préférant une carrière de journaliste à celle d’agrégé dont sa mère rêvait pour lui. Il y enfin cette servante antillaise à laquelle personne ne prête attention jusqu’au jour où elle explosera, refusant le gâteau d’anniversaire dont on prétend la gratifier à l’issue de dix ans de servitude. Le seul personnage qui manifestera un geste d’amour envers une Sénégalaise venue tout exprès réclamer les cendres de son fils, et à laquelle elle offrira une tasse de café. Refusant ensuite, dans un monologue d’une violence inouïe, de cautionner l’hypocrisie de sa patronne, s’extirpant alors de ce rôle de subalterne- muette et docile- dans lequel elle était cantonnée.  Et revendiquant, au lieu du prénom ridicule de Fanta -qui semble faire écho à Banania- une identité autrement poétique, celle d’une déesse à la fois protectrice et guerrière: « Erzuli, Erzuli Dahomey, déesse de l’amour ».

Dans ce théâtre qu’affectionne l’auteur, Jean-René Lemoine, le réel et l’imaginaire vont de pair et font une grande place au symbolique. En témoignent le choix des noms qui contribue à doter les personnages d’une identité fantasmée. Parallèlement au personnage de Fanta-Erzuli, les deux mères se nomment Victoire d’un côté (pour la blanche) et Félicité de l’autre (pour la sénégalaise). Il y a ensuite les deux fils, Tristan, que l’on ne verra jamais et que Victoire croit d’abord mort, et West, le véritable mort qui surgit tel un îwa. Aux jumeaux, fascinés par le destin de Lady D, sont attribués des noms de prince et de princesse, Frantz et Sisi, tandis que le prêtre se voit désigné par un prénom, Denis qui, issu du grec dionusos, signifie « fils de Dieu ». Mais qui, parallèlement, en se retrouvant dans la formation du nom de Dionysos, dieu du vin, des danses et des débordements, suggère la dualité du personnage.

Dans cette maison en pleine décadence -qui est colle le reflet de Victoire dont le patronyme n’est autre que Maison- la mise en scène de Nelson Raphell Madel va rendre compte d’un univers qui se délite, se fragmente, se décompose. Un univers instable à l’image de ces mini séquences dans lesquelles les personnages se croisent de façon chaotique. Comme condamnés par avance à leur perte, Ils  continuent de jouer le rôle qui est le leur. Même si leurs corps, en proie à des mouvements convulsifs que vient souligner une chorégraphie signée Gilles Nicolas, ne leur obéit plus, reflétant l’agitation intérieure, et la folie qui les habite. Tandis que, à d’autres moments, ils se statufient dans des poses figées, se présentant visuellement comme des tableaux.

A partir d’un fait divers mélodramatique Jean-René Lemoine nous propose une pièce hybride, oscillant entre la comédie -la satire des mœurs d’une famille bourgeoise -, le drame shakespearien mêlant le burlesque et le tragique, avec apparition de fantôme, et la grande tragédie s’employant à revisiter un des grands mythes. Le jeu des  comédiens, habités par leurs rôles et parfaitement dirigés et orchestrés, est parfait. A commencer par les femmes : Emmanuelle Ramu qui suggère, par-delà sa voix de grande tragédienne et au moyen d’ attitudes souvent vulgaires, la véritable nature de Victoire, ; Karine Pédurand qui, en «  bonne antillaise » héritière de Genet, se montre capable de passer d’une retenue intériorisé à un lâcher prise tout aussi maîtrisé ; Alvie Bitemo dont la présence physique dote le personnage de Félicité d’un naturel et d’une humanité qui contraste avec la rigidité et les préjugés racistes de Victoire ; mais aussi Claire Pouderoux qui, tout autant qu’Adrien Bernard-Brunel, parvient à investir  ce personnage secondaire d’une très forte présence et personnalité. Aux côtés de toutes ces femmes, enfin, Gilles Nicolas, tout aussi remarquable, donne à son personnage de Père Denis, aux allures de Tartuffe, une noirceur pathétique aux résonnances très contemporaines.

Un beau travail d’équipe et une belle occasion pour le public guadeloupéen, venu nombreux, d’apprécier ce qu’est le théâtre contemporain, capable de proposer, en dépit d’un décor minimaliste, un spectacle populaire de grande qualité de près de deux heures (sans entracte). Un spectacle qui fait rire bien souvent, mais qui fait aussi réfléchir. Et dans lequel on a pu apprécier, outre la chorégraphie, le soin apporté aux éclairages et la subtilité de la musique originale de Yiannis Plastiras.

On sort littéralement ababa de cette représentation menée à un rythme infernal (même si celui-ci fléchit quelque peu à la toute fin) et qui nous a emmenés très loin. Dans un au-delà qui se veut spatial, temporel et peut-être même spirituel. Afin de nous confronter au mystère et à la rencontre de l’Autre.

Scarlett JESUS, 13 février 2017.


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