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Tartuffe

Texte français, posté sur le site theatredublog.unblog.fr

Le spectacle le plus attendu du Festival Transamérique ne nous a pas déçu.  Michael  Thalheimer  qui travaille habituellement  au  Deutsches Theater de Berlin, est au diapason  de Thomas Ostermeier, le directeur de la Schaubühne et de Marius von Mayenburg,  les prêtres de la nouvelle dramaturgie allemande, qui ont  pour habitude d’adapter les textes classiques.
Ils en gardent la structure, dépouillent la langue de ce qui leur parait excessif  et surtout  mettent en valeur, tout ce qui  est au plus profond de l’inconscient des interlocuteurs.
Michael Thalheimer  coupe des passages de Tartuffe,  ajoute des extraits de la Bible au début de la pièce qu’il transforme  ainsi en théâtre liturgique macabre. Sa mise en scène est soutenue par une orchestration rythmée de la parole biblique, et les vibrations d’un orgue qui nous rappelle l’ouverture du Fantôme de l’Opéra qui serait jouée comme une musique lyrico-religieuse. Cléante, le mécréant diabolique, chuchote  à l’oreille de son beau-frère Orgon, disciple cadavérique  de Tartuffe, nouveau prophète du mal.

Le monde est transfiguré: Tartuffe, dieu détestable, devient une figure christique martyrisée, un ange exterminateur et un fanatique haineux, dont la recherche du pouvoir et le désir d’anéantissement du monde  sont ici portés  par une pulsion sexuelle  incontrôlée. L’inattendu surgit partout! Michael Thalheimer supprime ainsi le  personnage de l’Exempt à la fin pour  empêcher  l’arrestation de Tartuffe ; il veut insister sur le fait que ce deus ex machina est un petit clin d’œil de l’auteur à Monsieur, frère du roi, cela  sans rapport aucun avec le texte.
En renversant ainsi la conclusion, le metteur en scène permet au « guide spirituel » de partir avec tous les biens de la famille et de continuer ses machinations vengeresses en toute liberté. Mais, coincés dans le fond d’un décor tournant qui ressemble à une cage à cobayes, les membres de la famille d’Orgon, bousculés à droite et à gauche, les visages terrifiés, blancs, s’écrasent les uns contre les autres au fond d’une structure rectangulaire  évoquant une  maison en pleine dégringolade, où ils sont incapables de se tenir debout.
La fameuse scène où Orgon caché sous la table, prend Tartuffe en flagrant délit de séduction d’Elmire, correspond à un  monde aux valeurs inversées; mari collé  au plafond  comme une mouche,  d’où il peut tout voir et tout entendre, Orgon ne veut pas regarder ce qui  se passe en dessous, alors qu’Elvire et Tartuffe se parlent  sagement.
À vrai dire, le spectacle serait trop horrible,  puisque  Tartuffe ne serait ni l’imposteur, ni l’hypocrite  dans cette vision de l’œuvre ; seul à ne pas cacher sa vérité intérieure, il avoue sa rage, sa haine  et ses faiblesses: ce qui en fait un personnage étrangement séduisant et d’autant plus dangereux.   Au  départ donc, nos attentes sont bousculées : tous les personnages, sauf Tartuffe, font semblant d’être ce qu’ils ne sont pas.  Les styles  de jeu font croire à un monde théâtral,  manipulé à la fois par un metteur en scène obsédé à la fois par la biomécanique et par le souvenir de Marat Sade, la fameuse pièce de Peter Weiss, mis en scène par Peter Brook.
Valère, en faisant valoir ses longues jambes de marionnette en caoutchouc, nous rappelle  les Monty Python.  Marianne, elle,  est frappée de spasmes qui rappellent le syndrome de Tourette. Quant à Orgon, il  devient ici une sorte de  Louis de Funès  désarticulé  et balbutiant,  quand il comprend que Tartuffe convoite  sa femme.
Damis, le fils d’Orgon, arrive, lui, en grignotant  des biscuits  comme une souris enfermée  dans une cage qui tourne sur elle-même, pour  signifier qu’ils sont tous pris comme des rats à ce piège géant, alors que Tartuffe disparaît dans la confusion de la scène.
Le Mal est enfin lâché dans le monde et la pièce rejoint notre réalité actuelle, celle des meurtres  commis par des fanatiques religieux et des assassinats politiques. Le  monstre est enfin parmi nous et celui qui émerge de l’espace conçu par Michael Thalheimer dépasse de loin le personnage que  Molière aurait pu imaginer  pour répandre une véritable  inquiétude.
Jamais, en tout cas,  son  théâtre n’aura paru aussi juste, et aussi contemporain…

Alvina Ruprecht

Festival TransAmérique à Montréal