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Marie Brassard, Benoît Lachambre, Emmanuel Schwartz

Photo. Alexandre de Bellefeuille

Cette interprétation de Phèdre, sombre et inquiétante, évoque un monde de dieux cruels qui interviennent directement contre les trois protagonistes qui incarnent les pulsions pures, manifestations des forces d’origine de l’humanité. L’œuvre s’inspire de Sénèque (Hippolyte) et surtout de Racine (Phèdre). Cette version commence par Thésée (Benoit Lachambre) qui pleure la mort de son fils Hippolyte et de sa femme Phèdre, dont les cadavres gisent à ses pieds. La suite devient un retour en arrière cauchemardesque, orchestré par le Coryphée (Mani Soleymanlou). Assis dans la salle, il remonte à la scène, regarde l’espace du jeu un peu perplexe, consulte les textes jonchant le sol pour organiser la sélection des extraits et donne des indications d’éclairage aux techniciens. Cette impression de mise en abyme donne au personnage du coryphée une fonction peu habituelle. Il est celui qui gère le spectacle, parlant à peine mais il est aussi celui qui invite les protagonistes mythiques sur scène, des figures à mi-chemin entre le visible et l’invisible, propulsées par des sonorités vrombissantes et la respiration terrifiante des dieux qui surveillent chacun de leurs gestes. Le concepteur et metteur en scène Jérémie Niel a éliminé les confidents ainsi que la princesse Aricie pour ne garder que les trois figures essentielles de la catharsis, celles qui doivent toucher les spectateurs et les transformer par la pitié et la frayeur. Le jeu commence bien!

Phèdre, deuxième épouse de Thésée, victime de la vengeance de Venus devient amoureuse de son beau-fils Hippolyte, pendant l’absence de Thésée, père de Hippolyte. Les monologues de Phèdre sont tirés de Racine sauf que puisque Niel a éliminé les confidents, Phèdre (l’excellente Marie Brassard) est obligée de s’adresser directement à Hippolyte (Emmanuel Schwartz) pour lui dire l’indicible.

Lorsque qu’elle avoue sa passion en chuchotant doucement à l’oreille du jeune homme, on découvre la sensualité extraordinaire que recèle ce texte et le trouble profond qu’il évoque chez le fils de Thésée.

Dans un moment de faiblesse, Hippolyte donne l’impression de vouloir céder à la tentation malgré la honte que cet aveu lui inspire mais il est vite saisi de l’horreur de la situation et bientôt nous le retrouvons par terre, ou devant son père, frappé de crises douloureuses, les unes plus violentes que les autres.  

Le directeur Jérémie Niel renverse la forme du drame de Phèdre auquel nous sommes habitués. Composée des fragments des textes d’Ovide, de Dante, de Sénèque autant que Racine, paradoxalement, cette version devient l’expression de tout ce que le texte ne peut exprimer. Par exemple, nous avons l’impression que le chœur réduit à un seul individu, le Coryphée, est perdu au milieu de cette violence qui lui échappe. Figure ambiguë, le coryphée semble confus, et incapable de suivre les événements qui le dépassent. Voilà une transformation importante de la fonction traditionnelle du chœur et du Coryphée. Par ailleurs, les pulsions fondamentales sont somatisées pour mettre en valeur le jeu corporel. Hippolyte est frappé de violents maux de ventre qui l’empêchent de se tenir debout. Thésée se retrouve dans l’ambiance douloureuse de l’enfer dantesque où de violents tremblements prennent possession de son corps et il ne peut cesser de crier son désespoir, surtout au moment où le Coryphée lui lit l’extrait tiré de Sénèque qui raconte la mort violente et sanglante de son fils..

Les corps possédés et les bruitages deviennent des représentations de la passion bien plus puissantes que l’expression verbale. Le texte de Sénèque lu par le coryphée, qui décrit la mort d’Hippolyte ne nous prend vraiment aux tripes que lorsque la lecture du passage est suivie d’une représentation sonore de l’événement. L’enregistrement nous fait entendre tous les détails de la mer qui surgit, du grondement du monstre marin et les cris de douleur d’Hippolyte écrasé par le chariot. Nous entendons aussi la foule hurlante de rage lorsqu’elle lapide à mort Phèdre.

Malheureusement, les bruits de fond noyaient certaines voix qui étaient trop douces et parfois, les textes chuchotés par Phèdre étaient à peine audibles. La respiration amplifiée des créatures mythiques invisibles et menaçantes, étouffait la voix « séductrice » du personnage tragique frappé par la vengeance des dieux. Le mixage sonore n’était pas encore bien réglé la nuit de la première mais ce problème sera surement vite résolu.

Cette version de Phèdre est un regard jeune et fiévreux jeté sur un texte « néoclassique » qui fait plaisir à voir puisque la mise à jour de Niel crée un espace où convergent de grands auteurs du monde occidental. Retrouver le passé pour cerner le présent, une logique impeccable !

Phèdre continue au CNA jusqu’au 13 décembre, 2014.

Phèdre ; textes de Racine, Ovide, Sénèque, Dante et Jérémie Niel.

Production Pétrus et le Théâtre français du Centre national des Arts.

Conception et mise en scène Jérémie Niel

Distribution Marie Brassard Phèdre

Benoit Lachambre Thésée
Emmanuel Schwartz Hippolyte

Mani Soleymanlou Le Coryphée

Musique et conception sonore : Tomas Furey

Lumière : Erwann Bernard

Scénographie Jasmine Catudal

Vidéo Jérémie Battaglia

Costumes Renata Morales

Sonorisation et régie son Steve Lalonde