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No 43 Filth
Photo /Tiit Ojasoo

Janine Bailly paru dans Madinin-art.net, Martinique

La performance NO43 de la compagnie estonienne Tallinn  est une forme de théâtre inédite, troublante au point de générer chez certains un indicible malaise. Que l’on apprécie ou non, on ne sort pas indemne de ce spectacle, tant il distille une impression de violence, physique et mentale, tant il illustre la vilénie de l’être humain, son individualisme forcené, la brutalité de ses instincts et des rapports qu’il entretient avec ses semblables. « Toute la souillure et le mal dont l’homme est capable, en neuf personnages », dit un critique.

Enfermés dans une structure de plexiglas, qui par ailleurs protège le public d’éventuelles éclaboussures, trois filles et six garçons, dont on admirerait d’abord la beauté physique, vont pendant une heure trois quarts se battre et se débattre dans la boue épaisse qui recouvre le plateau en une couche grasse, la piétiner, s’y vautrer éperdument ou y être jetés par quelque comparse. Et bientôt cette boue brune macule les mollets, les jambes, puis tout le corps, elle devient projectile, on s’en enduit, on en couvre ceux qui s’approchent. Si au départ chacun agit seul dans son espace, les corps se frôlant et se repoussant, l’agressivité va crescendo, sur une bande-son qui alterne la douceur de la musique classique à la brutalité de la techno ; on s’en prend à celui qui est proche, on lui crache à la face, on l’arrose à coups de jets ou de seaux d’eau, et ce plus encore si c’est une femme, supposée être vulnérable. Et les visages perdant leur froide impassibilité, exprimeront tout ce mépris, toute cette négation de l’autre, si pareil à soi et pourtant ennemi ! Et la fureur ayant atteint son paroxysme, l’obscurité descend sur l’enclos, percée de la lueur douce de bougies qu’on allume.

Sexualité, sexisme, machisme, colère, mutisme et violence sont mimés sur scène, dans une gradation constante, et les gestes de tendresse, de consolation, ou de timide affection avortent au moment même où ils s’ébauchent. Noir et sans doute désespéré, presque sans mots, ce spectacle est pourtant porté par une grande énergie, et l’investissement des performeurs semble sans faille, comme si ce dynamisme venait contredire l’idée de la décadence du monde.

La compagnie NO-99, basée à Tallinn, entend démontrer la fugacité des choses, le caractère éphémère de la représentation théâtrale : elle se séparera lorsqu’elle aura produit son centième spectacle ; le compte à rebours est commencé puisqu’est en gestation le trente-septième opus !

Par Janine Bailly, Rome, le 18 décembre 2017, Membre de la section Caraibe de l’AICT