l’Impossible procès : Le devoir d’Histoire en Guadeloupe

l’Impossible procès : Le devoir d’Histoire en Guadeloupe

 

Présentation a l’Artchipel, à Basse-Terre
Photo: Yvor Lapinard

Texte de Guy Lafages,  adaptation et mise en scène de Luc Saint-Eloy

En 1967, un événement presque anodin a eu lieu à Basse Terre, la capitale administrative du Département (D.O.M).   Le romancier Max Jeanne s’est inspiré  de cette rencontre  fortuite entre le propriétaire d’un magasin de chaussures et un cordonnier,  pour fabriquer un roman poético-réaliste (La chasse au Racoon) ponctué d’humour rabelaisien, une symbolisation de ce réel  qui avait inspiré  des réactions  violentes dans la région de Basse-terre et transformé cette confrontation en légende.  Le propriétaire du magasin avait renvoyé son chien  contre le cordonnier assis  devant son établissement et ce geste était l’étincelle qui avait  allumé  la rage  qui s’est étendu à l’ensemble du département.    

L’événement  n’était pas si  important en soi  mais  par le  caractère  xénophobe  du geste, (selon les témoins ‘le nom du propriétaire n’était ni français ni humain ’),  et surtout l’association entre le chien et l’esclavage, a marqué  une blessure de mémoire trop présente pour ne pas évoquer des souvenirs peinibles. La confrontation a provoqué l’émotion dans tous les secteurs de l’île et déclenché une colère anti-coloniale qui couvait  depuis longtemp !

 

Il y a eu par la suite le soulèvement  des  ouvriers en bâtiment, des débats publics, des publications critiques dans la presse d’opposition , et d’autres activités qui ont inquiété les autorités françaises   à tel point que  le préfet a fait venir des troupes de la métropole.  Lors des confrontations on a parlé de trois morts, chiffre qui n’a jamais été confirmé mais à la suite de cette violence, 18  Guadeloupéens sélectionnes de tous les segments de la société ont été traduits devant la justice française, accusés de porter atteinte à l’intégrité du territoire français et  tenus responsables du meurtre des victimes.  Le procès a eu lieu entre le 9 février et le 1 mars, 1968

photo du Theatre de l’air nouveau

À l’occasion  du Cinquentenaire du  Procès des 18 Guadeloupéens devant la dixième Chambre correctionnelle des Tribunaux de Paris, Luc Saint-Eloy, auteur dramatique,  acteur, metteur en scène et directeur artistique du  Théâtre de l’Air nouveau, a créé un  spectacle ‘Verbatim’  inspiré des interventions authentiques,  prononcées pendant les derniers jours du procès (le 26-28 mai).  ..

Cette figuration du proces des Guadeloupéens  conçue par Lafages et Saint-Eloy à partir des plaidoyers des dernières déclarations des participants et les verdicts prononcés à la fin de la soirée, sont effectivement d’un grand intérêt historique puisqu’ils  rassemblent la population guadeloupéenne autour d’une période importante  de son histoire  que les archives officielles n’ont jamais élucidés. Cependant, il n’en  reste pas  moins  que cette reconstitution d’un procès est avant tout une création artistique qui mobilise les moyens de la scène pour  clarifier  les opinions de l’auteur et du metteur en scène et imposer une remise en question critique des rôles joués par les différentes  structures de pouvoir  en présence en Guadeloupe.

Dès de début du procès des étapes des différentes interventions sont annoncées sur un écran pour souligner les thématiques qui seront abordées lors de chaque  bref  segment du drame, afin de diminuer  illusion de réalité et évoquer dès le départ la mise en valeur  des éléments formelles du drame.  Cette suite de courtes épisodes qui structurent l’ensemble de la soirée s’inspire de la conception épisodique du théâtre dialectique de Brecht car elles permettent aux auteurs de constuire les arguments en insistant sur l’oppositions entre les preuves de culpabilité présentés lors de  chaque  segment du jeu par l’accusation et la manière dont l’accusation a pu transformer  les documents pour faire valoir son propre point de vue.

Il en ressort  un doute profond quant à la véracité des déclarations de l’accusation au fur et à mesure du déroulement du procès par rapport à la nature dite « subversive » du Groupement d’organisation national guadeloupéen, (le G.O.N.G) surtout. Il s’agissait aussi de montrer que le fait de détacher quelques lignes d’un article publié dans le journal  le  Progrès social ou d’isoler un certain nombre de phrases de leur contexte ne montre en aucun cas que l’article constitue une atteinte à l’intégrité  du territoire national. (le Procès des Guadeloupéens,31).Ainsi,  l’avocat de la défense a rapidement  démoli les arguments du procureur.

La logique du théâtre épique  de Brecht a joué un rôle important   dans cette production pour souligner les interventions qui imposaient une forme de réalisme critique , donc teint d’émotion.

La scénographie, comportant des volumes qui reproduisent le lieu du procès,   paraît  sobre,  sinistre,  vidée d’émotion, exception  faite des extraits de journalisme  filmé à l’extérieur de la chambre judiciaire en France. Toutefois, un groupe de militaires alignés des deux côtés du président de la séance impose un malaise qui tourne vite au ridicule. Le procureur de la République joué par une femme (Carolin Savard ) chose surprenante,  est  crispée, haineuse, une figure caricaturale vidée de toute humanité est devenue un divertissement en parfaite contradiction par rapport à la sobriété du lieu, la vision épique de cette réalité transformée par le regard critique des concepteurs.

En revanche, les 18 inculpés sont  plaçés derrière leurs avocats en face du procureur, et réagissent souvent comme un chœur, bruyant ou joyeux, une présence qui s’impose et apporte des preuves incontournables.

Un  extrait de télévision filmée en direct révèle une journaliste sur place  à Paris qui vient expliquer le processus, souligner le déroulement du processus sur le point d’avoir lieu et apporter un brin de réalisme à l’esthétique de la scène. Un renvoie aux technques touchés par leur orientation politique apporte des moments de réalisme critique d’inspiration piscatorienne. Par alleurs,  l’ensemble du spectacle est ponctué de films tirés de la télé de l’époque (?) avec photos des  personnages projetées derrière les  acteurs. Ces techniques ainsi que   l’intervention de ce film  bousculent constamment notre perception de réalité et semble remettre tout en question.

Ce même genre de contradiction entre le réel et le « réel critique »  amène le spectateur à réfléchir sur l’événement et devient  une forme de pédagogie associée au fonctionnement  « épique »  de certaines étapes du spectacle.  Certains acteurs très connus dans la région ont pu assumer des personnages et ainsi  rejeté  le prétexte d’une imitation réaliste pour faire  valoir la virtuosité de leur jeu. Lorsque Marc-Julien Louka imite  Aimé Césaire , ou que Eric Delors  devient un Félix Rodes puissant que tout la monde avait entendu à la radio dans la période suivant le procès à la suite de son acquittement.   Notons les interventions tonitruantes de Ruddy Sylaire, en tant qu’un des avocats  de la défense Maître Mainville Darsières, plus grand que la réalité,  Ou bien la puissante Isabelle Laporte,aussi avocate  de la  défense.  Puis l’hyperréalisme du numéro impeccable de Théo Dunoyer qui joue  son personnage de grand novateur populaire de la pédagogie locale, originaire de  Capesterre, Gérard Lauriette.. Visiblement, un personnage hautement théâtral  qui n’avait  rien  à voir  avec les accusations   portées contre lui  mais qui cherchait à divertir la cour et les spectateurs dans la salle. Voilà une figure qui a débordé la  scène pour entrer dans la réalité actuelle spectacle,  prolongée par l’arrivée sur scène  de vrais survivants du drame qui se trouvaient dans la salle.!!.

Très important était le  jeu de lumières, les ombres rougâtres qui faisaient sortir les personnages de leur passé mystérieux et s’imposer comme des figures platoniques  pour observer une  réalité « autre »,celle qui dansait sur les murs de la grotte  et hypnotisait  la salle, afin de  faire comprendre que les arguments de l’état ont essayé de prouver l’impossible, soit le lien entre les membres du  G.O.N.G  et le soulèvement qui avait  bouleversé  le pays.

Après Delgrès, le drame de reconstitution historique d’une tentative  de libération qui a aboutit à un suicide collectif,  voilà un autre  spectacle important où  une forme de théâtre politique contribue à une réflexion sérieuse  sur un événement du passé  que la forme théâtrale a pu clarifier. .

 

Texte de Guy Lafages d’après Le procès des Guadeloupéens , Ouvrage collectif, Editions l’Harmattan;  Mé  ’67 de Raymond Gama et Guy Sainton ainsi que des  articles de presse et de la documentation personnelle

Présenté au Cinéstar -les Abymes du 1 au 5 février, 2019

Scénographie et lumière de Stéphane Loirat

Régie Vidéo d’Êve Liot

Décor de l’Atelier du SERMAC (Martinique)

Costumes de Tout Monde production

Images reportages de Sara Bouyain

Graphisme de Harold Gene

Habillage sonore et Mixage de Daniel Trépy

Une production de la Région Guadeloupe,  et du Théâtre de l’Air nouveau.

 

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