La Loi de Tibi: L’éveil des damnés de la terre par la Cie parisienne l’Autre Souffle

Reviewed by Alvina Ruprecht

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La Loi de Tibi, de Jean Verdun, traduit en anglais en 2003. Adaptation, interprétation et mise en scène de Jean-Michel Martial avec Karine Pédurand, collaboration artistique de Sophie Bouillot. Une production de la Cie l’Autre Souffle, Paris. 

Depuis Avignon, sur la scène de la Chapelle du Verbe incarné  (2013), on parle de l’excellent jeu de Jean-Michel Martial. Cet espace à Avignon,  intime et  chaleureux,  convenait parfaitement  à l’œuvre de Jean Verdun (Mieux que nos pères, 2001) devenue Tibi’s Law dans la traduction de Robert Cohen , jouée en 2003 aux États-Unis.  La troupe française (la Cie l’Autre Souffle),  a gardé la version américaine du titre car il recèle quelque chose de biblique qui rehausse les propos du personnage quasi shamanique de « Tibi »

Pourtant, le déménagement au théâtre de Ménilmontant à Paris semble avoir dénaturé la pièce.  Dans les premiers moments, une figure masculine à peine perceptible dans l’ombre bleuâtre traverse la scène en poussant un landau de bébé. Il tourne autour d’une tente dressée sur un terrain qu’on dirait abandonné.  Les tirs à distance font croire à une manifestation, une guerre civile, une activité inquiétante mais indéfinissable.  Un  monde d’agitation sociale  incarnée par cette ombre puissante et  étrangement séduisante, un grand maître de cérémonies se distingue peu à peu  alors que le jour se lève devant un théâtre en abyme où «Tibi » nous montre comment le monde fonctionne selon lui. C’est lui qui mènera les rituels des six enterrements destinés à divertir les touristes qui, voyeurs impénitents, cherchent à observer les  spectacles « exotiques »  de la pauvreté.   À la fois  bonimenteur, magicien, conteur, figure emblématique de tous les damnés de la terre, il cerne les déchets de l’humanité,  des restes de la banlieue, des bribes d’histoire urbaine qui grouillent dans ce cloaque, organisé à la lisière de toutes les grandes villes du monde. Nous voilà, confrontés à « l’autre » mondialisation, celle des pauvres  devenus un spectacle public, géré  par la loi « pyramidale » de Tibi : plus vous augmentez les richesses  au sommet de la pyramide, plus vous augmentez les assises de la misère à la base. Rien à faire. Le post-colonialisme  n’a pas encore guéri le monde,  les damnés de la terre y  sont toujours,  Fanon y jette son regard moqueur et rien ne change.

Le jeu de cet acteur magistral est puissant mais on ressent des obstacles qui ont empêché le personnage de s’épanouir comme il aurait pu le faire.  Martial, le metteur en scène, a aussi  assumé  le rôle principal après un  passage remarqué en Avignon, en Martinique, et en Guadeloupe. Il est évident que la grande salle presque vide de Ménilmontant et la scène immense qui engloutissait les comédiens, semblent avoir dilué leur jeu, car il faut mentionner l’apparition de Karine Pédurand, une jeune femme un peu hébétée qui s’enfonce sous les débris de la tente,  et se réveille dans une confusion totale. Alors que la tristesse de cette déchéance prend possession de l’acteur, l’émergence de la femme apporte une présence de douceur, de beauté, et de chaleur humaine qui lui permettra de l’espoir. Le jeu intime entre les deux, rehaussé par la lumière orange,  met en relief le corps mouillé  de la jeune femme lorsque que Tibi lui donne la douche. Ce rituel de purification d’une grande sensualité sous les spots oranges, était un moment tout particulier dans un ensemble de gestes et de proférations d’un texte poétique.,   Martial n’arrivait pas à capter les transformations rythmiques de son jeu, l’émergence des tonalités ancrées dans  les différences entre le monde quotidien et sa présence quasi mystique de meneur des enterrements devant les touristes. Même sa merveilleuse cape et son chapeau féérique perdent leur signification magique dans cette ambiance qui manque des pauses, des silences, des envols, des moments d’écoute d’un  texte que le regard d’un metteur en scène extérieur aurait vite capté.

Il faut signaler le travail subtil des éclairages, du paysage sonore et de toute l’équipe technique. Pourtant, nous avons eu l’impression que l’épuisement général  de l’acteur principal, normalement une puissante force de la nature,  était exacerbé par l’immensité de l’espace vide  autour de lui et l’absence d’énergie venant d’une grande  salle  qui aurait pu nourrir son interprétation. 

La Loi de Tibi continue au Théâtre de Ménilmontant : 13-20-27 novembre, 4-11-18 décembre.


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