La Loi de Tibi: cérémonie bouleversante à la Chapelle du verbe incarné, Avignon “off”.

Reviewed by Capital Critics Circle

Compte rendu de  Sylvie Romanowski, Northwestern Universitytibi-1024x721

Au bord du plateau, Tibi, un grand homme nous accueille. Tout se passe quelque part ailleurs, peut-être Afrique, le lieu n’est pas clair. Voilà que nous des touristes, ayant donné notre offrande pour assister à un enterrement, sommes à la fois voyeurs de la souffrance des autres et spectateurs/voyeurs d’une œuvre théâtrale. L’ambiguïté s’impose dès le début, et même si on réalise bientôt que nous sommes en pleine représentation théâtrale, le texte nous rappelle cet instant de malaise de temps à autre.

La scène est presque vide sauf pour un amoncellement de choses cachées par une grande bâche gris clair. L’homme est un diseur traditionnel, maître de cérémonie pour les enterrements. Il est en train de chercher sa cape et il râle parce qu’il en a besoin pour faire ses enterrements avec la dignité nécessaire, et avec six enterrements qui l’attendent ce matin, la situation est urgente.

Jean-Michel Martial est une force de la nature, verbe haut, gestes larges, actif et dominant sur scène, et doué d’un jeu subtil de la voix et du corps il nous transmet la sensibilité, la grandeur et le courage du personnage. Tibi fait circuler une poussette de bébé autour de l’amoncellement recouvert, puis quelque chose bouge et sort de dessous la bâche : une femme en haillons, apeurée, grognant comme une bête—le contraste entre le beau parleur et cette femme petite et tremblante nous fait craindre le pire. Mais voici qu’elle se calme, l’homme s’agenouille devant elle pour ne pas la dominer dans un geste de grande tendresse, et le dialogue s’engage et va constituer l’essentiel de la pièce.

Car Tibi connaît cette femme, Mara, depuis longtemps, et à travers leurs récits se dévoile un portrait de toutes les misères qu’ils ont vécues, prostitution, violences, guerres que soulignent quelques brusques coups de feu tirés hors scène, dans un monde où « on vit de rien, on meurt de tout ». Tibi a retrouvé sa cape de dessous la bâche, il déshabille Mara pour la laver doucement, il la revêt d’une robe orange, et la confiance s’installe dans une conversation interrompue par des demandes d’enterrements où Tibi doit jouer son rôle de maître de céremonie héroïque en face de la mort et des endeuillés.

La mise en scène est sobre, le plateau vide sauf pour une chaise et les choses cachées sous la bâche qui deviendront bientôt une tente. L’espace est donc comme rempli par le texte, un monologue, clamé haut et fort, où Tibi mime des fragments de son rôle de diseur, jusqu’à ce que Mara prenne aussi la parole et l’on passe du monologue au dialogue. Peu à peu Mara se redresse et affirme sobrement mais clairement qu’elle aime Tibi. Karine Perdurant est dans un tout autre registre de jeu que Jean-Michel Martial, parlant d’une voix douce, et cependant très présente et nullement écrasée par l’homme en face d’elle. Tibi l’exhorte de ne plus se prostituer, puis la demande en mariage dans un moment de surprise qui serait déroutant si la gestuelle des acteurs n’avaient pas aussi montré une affection grandissante entre eux. Au moment où Tibi revêt Mara d’une robe blanche de mariée, Mara se redresse encore plus et exigeant le respect, elle demande d’être la seule épouse. C’est elle maintenant qui mène le jeu, et c’est Tibi qui doit se soumettre. Ainsi la pièce accomplit un parcours épique de la misère absolue à la joie, de l’animalité apeurée à l’humanité, du passé violent à l’avenir prometteur, car personne n’est enfermé dans la fatalité, et nous les spectateurs avons fait le voyage avec Tibi et Mara et nous avons été aussi transformés.

La Loi de Tibi, a été présenté au Festival « Off » d’Avignon, à la Chapelle du Verb incarné, juillet 2013.

La Loi de Tibi, de Jean Verdun. Mise en scène de Jean-Michel Martial, avec Karine Pédurand et Jean-Michel Martial. Chapelle du verbe incarné, Avignon, 2013.

Sylvie Romanowski, Avignon, 2013


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