Jeux de Massacre: la peste est arrivée à l’Université d’Ottawa

Reviewed by Alvina Ruprecht

Jeu de massacre - Théâtre de la Licorne - UO

Photo: Marianne Duval

Cette production remarquable de l’œuvre d’Ionesco, mise en scène par Sariana Monette-Saillant, sous la supervision de Tibor Egervari, révèle les talents de cette jeune femme ainsi que ceux de l’ensemble des étudiants qui suivent le programme de mise en scène à l’Université d’Ottawa. Monette-Saillant a saisi l’importance d’une vision stylistique intégrée dans l’écriture dramatique et surtout, elle a fait en sorte que cette vision domine l’ensemble de son travail.

Jeux de massacre, œuvre créée en 1970, est un clin d’œil à Artaud, au théâtre en général et à des scénarios apocalyptiques revus et corrigés par un désir de situer la fin du monde dans un grand carnaval scénique.

Voilà la peste qui fait main basse sur la ville, et toute la population crève doucement, sans la moindre explication. Vêtude noir et d’un chapeau haut-de- forme, comme le baron Samedi, dieu du panthéon Vaudou, la mort surveille la catastrophe et orchestre une pluie de cadavres qui tombent sur la ville. Peu à peu le chaos s’installe, les barrières s’élèvent, la ville est isolée, les méchants cherchent des boucs émissaires, les parias de la société sont montrés du doigt, les amoureux pleurent, les égoïstes se sauvent et chacun agit pour soi en hurlant des expressions toutes faites, des phrases qui tournent en rond. La langue d’Ionesco s’y prête parfaitement à ce portrait d’une société qui tombe sous la main d’une puissance totalitaire invisible. Le sens « politique » du théâtre d’Ionesco est clairement mis en relief.

Tout ceci se déroule dans une ambiance de mise en abyme théâtrale qui met en relief le jeu frénétique des habitants dans un décor évocateur et très efficace. On remarque des croix sur les portes, comme si l’ange exterminateur survolait systématiquement les lieux. Cachés derrière des rideaux ou assis aux fenêtres des maisons à multiples étages, les habitants terrifiés, observent les voisins qui se déplacent, qui disparaissent devant les portes ou dans les ruelles, ou derrière des maisons, en bavardant, en rigolant, en hurlant, ou en jouant de multiples rôles, alors que les cadavres s’envolent par des fenêtres et s’entassent dans la rue.

Et voilà que le théâtre s’installe dans la ville moribonde. On voit des scénarios clownesques, du théâtre d’ombres et du grand guignol, des personnages grotesques. Et alors que les gens tombent comme des mouches, on dirait qu’ils sont enfin libérées de la vie réelle et tout le monde, en mourant, se donne à cœur joie à cette fin du monde spectaculaire , horrifiant et magnifiquement vouée au théâtre .

L’orchestration des comédiens ést la clé du projet. Certains comédiens dont le jeu était presque professionnel étaient très puissants. Chloé Tremblay maîtrisait son corps et transformait son visage en masque inquiétant qu’elle maniait avec une précision remarquable. Marc-André Tessier était la caricature impeccable du dictateur, du meneur de foules, et de toute une gamme de petits monstres politiques faits pour tourmenter des hommes.

Un bel exercice scénique et un merveilleux divertissement pour le public. C’était surtout rafraichissant de voir la réaction quasi frénétique du jeune public à la fin. Même s’Ils ne comprenaient pas toujours le texte, car Ionesco n’est pas toujours « rationnel » – j’évite le mot « absurde » qui est dépassé depuis longtemps- le public a compris la portée politique de son œuvre grâce à cette vision de la pièce. Cette production a atteint le but de tout théâtre dont le devoir est justement d’illuminer le public et lui permettre de cerner des significations qui ne sont pas toujours parfaitement sensées. Un très beau travail.

Jeux de Massacre d’Eugène Ionesco

Une production du Théâtre de la Licorne.

Mise en scène : Sariana Monette –Saillant, candidat à la Maîtrise en mise en scène (M.P.T.)

Superviseur du projet : Tibor Egervari

Scénographie : Dominique Giguère

Éclairages : Margaret Coderre-Williams

Costumes : Geneviève Couture

Son : Philippe Landry

Distribution

Marc André Tessier

Nahomie Morency

Corinne Sauvé

Sylvain Sabatié

Laurence Latreille

Julie Malenfant

Miguel Martin

Chloé Tremblay

Josianne Lavoie

Alexandre Bazinet


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