Festival TransAmérique: Go Down Moses de Romeo Castellucci, un parabole énigmatique de la civilisation humaine.

Reviewed by Alvina Ruprecht

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Photo: courtesy of the Festival TransAmérique

Go Down Moses, écrit, conçu et mis en scène par Roméo Castellucci. Une production de la Sociètas Raffaello Sanzio.

Toujours attiré par les textes fondateurs de la civilisation judéo-chrétienne, Castellucci a choisi le prophète Moïse, figure centrale de l’Ancien Testament, pour donner l’impulsion créatrice à sa réflexion sur les diverses manières d’appréhender les rapports entre les êtres humains.

Associée à la libération des opprimés, qu’ils soient des esclaves juifs en Égypte à l’époque biblique ou des esclaves africains dans le nouveau monde (la source, célèbre negro-spiritual etats-unien, est mise en évidence dans le titre), la figure de Moïse ouvre toutes les possibilités culturelles, historiques, religieuses, philosophiques et iconographiques pour structurer un événement dans un espace libéré de la matérialité contraignante de la scène. Ainsi, on dirait qu’il souhaite rassembler un bilan des activités culturelles en s’ouvrant à toutes les époques et toutes les formes de création: la culture populaire, des récits télévisuels, des enquêtes policières, des aventures spaciales, une intermédialité cinéma-théâtre, et même des origines de la tragédie grecque (Eschyle) dont l’Orestea, una commedia organica, présenté par Castellucci au FTA en 1997, était déjà l’exemple le plus troublant.

Le concept du prophète Moïse est donc la clé de ce spectacle car bien qu’il doive rester exclu de la scène selon sa propre loi, il est celui qui donne tout le sens à l’événement .

Dans un premier temps, un brouillard déclenché par des effets spéciaux du processus cinématographique, révèle un arrière-plan apparemment filmé mais qui en fin de compte ne l’est pas. Déjà  l’évocation imaginaire d’une forme filmique! Malgré tout, on devine un rideau enfoui dans la grisaille et des êtres humains en costumes modernes qui font le va-et-vient en se touchant et se saluant. Rapidement, le brouillard se dissipe, les figures quittent la scène et un ronflement monstrueux annonce la présence d’une machine terrifiante « style rouleau compresseur », qui fait son apparition tournant comme une énorme broyeuse. Elle avale et écrase tout sur son passage afin de réduire la chair humaine en pâte molle et informe. Voici, une évocation grotesque qui nous renvoie aux êtres nus, verdâtres et déformés aperçus dans les premières scènes de l’Orestea emprunté à Eschyle (Festival 1997) où Castellucci avait conçu un paysage flou, partagé par des animaux et des êtres humains, issus du Uhrschliem – la boue des origines du monde. Voilà l’évocation d’un monde préhistorique qui rejoint le monde de l’Ancien Testament, géré par une puissance coléreuse que Moise a dû affronter.

Toutefois, toutes les temporalités et les violences humaines se brouillent sans distinction dans ce monde informe, alors que les marques culturelles fondatrices de toutes les civilisations se heurtent aux multiples rituels de toutes les périodes historiques vraies ou imaginaires. La créativité de la scène ouvre toutes les perspectives.

Devant cette bouillie humaine, il serait donc erroné de vouloir situer ce spectacle dans une temporalité chronologique alors que les liens analogiques entre les images, parfois poétiques, assorties d’une force visuelle importante, devraient suffire pour stimuler notre imaginaire. Ce qui est certain, c’est de la poésie théâtrale et Castellucci fait passer l’humanité par le rouleau compresseur de la scène ludique pour que tout soit constamment en train de se transformer, où la matière culturelle ne cesse de couler à partir de cette substance humaine gluante et informe comme elle fait depuis ses origines même si ce spectacle passe pour une de ces tentatives impossibles de proposer une vision d’un monde soumis aux mouvements d’un vaste esprit universel!

Dans un premier temps, on assiste à la naissance d’un enfant avec la mère qui hurle en accouchant toute seule dans une toilette publique éclaboussée de sang. Comme la mère biblique de Moise a abandonné son enfant dans le Nil, la femme moderne qui souffre dans les toilettes, se tortille, nettoie le sang qui coule de son entrejambe en essayant de se débarrasser de son petit alors qu’on entend frapper à la porte pour que la malheureuse libère les lieux. Une vision d’autant plus insupportable que la scène s’étire et n’en finit pas. Nous passons ensuite à un moment qui évoque la télévision contemporaine où un inspecteur de police fait subir un interrogatoire musclé à la femme, écrasée par son expérience tragique, pour savoir où elle a caché le cadavre de l’enfant et pourquoi elle a voulu le tuer. Cette rencontre fait converger la télévision moderne et les images bibliques lorsque la femme explique qu’elle a accepté l’avenir de son enfant parce que la prophétie avait tout annoncé et qu’ainsi, elle est l’outil d’une volonté supérieure qui ne lui laissait aucun choix. L’œuvre devient la représentation d’une parabole hypermoderne surtout lorsque Castellucci fait passer la femme par un appareil d’imagerie par résonance magnétique (IRM) pour mieux comprendre la source corporelle de son geste. Notons l’absence de toute réflexion psychologique puisque le corps est la source de toute création. Le passage par l’IRM se transforme donc en voyage dans le temps à travers le corps de la femme lorsque nous passons dans une autre dimension pour finir dans une immense grotte occupée par des singes masqués, un monde parallèle, inspiré, dirait-on, du scénario de Stanley Kubrick.

D’ailleurs, l’entrée béante de la grotte est un vortex qui brille comme une grande plaie dans le ciel. Une musique envoûtante attire notre regard vers cet au-delà magique alors qu’une famille d’êtres préhistoriques nus bien sûrs, initient les rituels d’enterrement d’un enfant. Ce deuil des parents se déroule dans la lumière glauque de la caverne tandis que les ombres de la famille projetés contre les murs de la grotte nous renvoie à Platon où les mammifères de toute espèce se confondent dans le brouillard d’un premier geste de reconnaissance culturelle.  La chronologie de ces événements n’a aucune importance puisque, grâce à l’image légèrement floue et aux mouvements au ralenti de ces corps simiesques, le travail scénique donne l’impression d’une lecture cinématographique où les hommes primitifs masqués déambulent dans le brouillard d’un monde de science-fiction. La fusion entre le cinéma et la scène produit un effet d’intermédialité parfaite.

C’est surtout les corps de femmes qui se mettent en évidence puisqu’elles jouent les rôles importants dans l’ensemble de l’œuvre où l’accouchement sanglant fascine autant le regard que la deuxième partie du spectacle où la mère masquée en plein paysage préhistorique pleure la mort de son petit.

Une vision composite de l’humanité fascine dans un premier temps mais bientôt, une étrange inquiétude provoquée par ce vide bleuâtre suspendu dans l’infini du ciel, confirme malgré tout notre impuissance devant le néant du vortex. Comment ne pas se laisser séduire par la beauté de cette musique, ou par ces constructions visuelles et auditives, de pures créations artistiques! Il faut, bien sûr, reconnaître que le regard de Castellucci est peut-être celui du nouveau prophète. L’artiste capte une vision profondément pessimiste de l’humanité teinte de moments ludiques, une vision qui fait croire que le concepteur italien est incapable de se libérer des jeux populaires ou bien qu’il souhaite que le public puisse se distraire un moment avant de se faire broyer par les forces tragiques de la grande conflagration qui nous attend!

Go Down Moses, un spectacle de Roméo Castellucci

Une production Sociètas Raffaello Sanzio

Mise en scène, décors, costumes et lumières, Roméo Castellucci

Textes, Claudia Castellucci et Romeo Castellucci

Interprétation, Ascia Darwish, Gloria Dorliguzzo, Luca Nava, Stefano Questorio,

Sergio Scarlatella

Musique, Scott Gibbons

En coproduction avec Théâtre de la Ville-Festival d’automne à Paris, Théâtre de Vidy- Lausanne et Desingel, International Arts Campus (Anvers), Teatro di Roma, La comédie de Reims, Théâtre de Strasbourg, scène européenne, La Filiature-la scène nationale de Mulhouse, Festival printemps des comédiens à Montpellier, Athens Festival 2015, Le Volcan scène nationale du Havre, in association witz Festival TransAmériques, Montréal.


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