Entretien avec Denis Marleau à Paris: Les Femmes Savantes au Chateau de Grignan

Reviewed by Capital Critics Circle

Denis Marleau et Les Femmes Savantes.

Conférence de Presse à la Délégation du Québec à Paris

5 avril, 2012

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Fragments de la conférence de presse de Denis Marleau  et de Stéphanie Jasmin, à l’occasion de la présentation de son projet de création des Femmes savantes de Molière dans le cadre des Fêtes nocturnes au Château de Grignan du 28 juin au 18 août, 2012
Ce point de presse s’est déroulé  en présence du Délégué  général  du Québec à Paris :  Michel Robitaille; de la  Vice-Présidente du Conseil général  de la Drôme, chargée de la culture :   Anne-Marie Rème-Pic;  de la  Présidente des Châteaux de la  Drôme et la  Directrice des Châteaux de la Drôme.
Malheureusement mon appareil n’a capté ni les interventions de Stéphanie Jasmin, ni les questions posées  vers la fin.

Denis Marleau : Pour faire une histoire courte autour de cette proposition,  il y a d’abord eu cette découverte d’un lieu dont je n’avais jamais entendu parler, le château de Grignan qui surplombe un petit village de la Drôme.  (…) Un site extraordinaire aux portes de la Provence : une esplanade devant une façade style Renaissance, une véritable œuvre d’art  que nous avons  commencé à regarder et photographier en essayant d’imaginer une représentation théâtrale dans un tel espace.  Par la suite nous avons rencontré l’équipe qui nous a  expliqué l’historique de cet événement, les Fêtes nocturnes,  qui produit depuis vingt ans, chaque été, une création théâtrale de répertoire classique  dont la scénographie doit pouvoir instaurer un dialogue avec le lieu. (…) Ainsi, en apprenant que le château avait abrité Madame de Sévigné et sa fille surtout qui en était  devenue la châtelaine pendant plusieurs années, nous sommes arrivés naturellement à cette pièce de Molière, Les Femmes savantes, un texte qui nous mettait  en relation,  en correspondance avec une  véritable femme savante du 17e siècle (…)

C’est la première fois que je monte Molière et j’ai donc mis trente cinq ans avant de m’y décider.  Mais comme acteur, j’ai jouée à  l’âge de seize ans  Le médecin volant, qui fut donc une expérience déterminante puisqu’elle m’a entrainé ensuite au Conservatoire et à exercer ce métier d’homme de théâtre.  Comme metteur en scène, au début de mon parcours, je me suis surtout  attardé aux avant-gardes et aux textes de la modernité  du XXe siècle, (les Surréalistes, Dada, Jarry, Maeterlinck, Beckett, etc). À vrai dire, je monte des auteurs classiques depuis peu, par exemple  Shakespeare avec Othello, en 2007 et tout récemment le Roi Lear, en 2012.   Avec  UBU, notre compagnie de création à Montréal qui fête son 30e anniversaire, j’avais aussi envie de me surprendre,  d’aborder un autre répertoire et ce choix des Femmes savantes dans un tel cadre de production m’offrait une belle opportunité de me déplacer ailleurs. (…)

C’est aussi la première fois que j’aborde la versification au théâtre, laquelle va entraîner tout un nouveau travail pour moi avec les comédiens sur la plasticité du langage. Je me sens donc comme un jeune metteur en scène qui aborde ce répertoire pour la première fois.  Ce projet représente notamment une belle aventure de troupe  puisque j’ai composé une distribution d’acteurs qui ont même, pour certains d’entre eux,  déjà une pratique de cette pièce de Molière. Je pense à Christiane Pasquier  que vous avez peut-être vue dans  Une Fête pour Boris ou  dans plusieurs pièces de Normand Chaurette,  Les reines, Le Petit Köchel, ou Ce qui meurt en dernier et qui a monté au Trident à Québec  Les femmes savantes. Je pense  à Carl Béchard  qui sera Trissotin et qui avait joué Clitandre  dans une production des Femmes Savantes  sous la direction de Lorraine Pintal (directrice artistique du Théâtre du Nouveau monde à Montréal).  Il y aura aussi Noémie Godin-Vigneau  et  Henri Chassé que vous avez peut-être vu dans Les Maîtres Anciens   au Festival d’Avignon. Et  Sylvie Léonard qui est une actrice que j’ai eu tout récemment le bonheur de diriger dans Jackie, de Jelinek et une jeune actrice belge qui était de l’aventure du Complexe de Thénardier de José Pliya.

Nous commençons donc les répétitions à Montréal en début d’avril  pour nous retrouver ensuite au début du mois de juin à Grignan avec les décors et les costumes qui vont être réalisés en partie dans la Drôme et en partie à Montréal jusqu’à la date de la création.   
Le spectacle sera donné pendant deux mois et demi devant un gradin de huit cents spectateurs.  Nous le reprendrons en fin septembre à la rentrée à Montréal au TNM dans le cadre de sa programmation saisonnière. Ensuite, Les Femmes savantes  repartiront pour une série de représentations  en tournée québécoise  dans une quinzaine de villes pour un grand total de  80 représentations avec cette troupe d’acteurs, ce qui est une durée de vie assez exceptionnelle pour un spectacle chez nous.

Questions  (extraits) :   Pouvez-vous parler de l’esthétique de la mise en scène puisque vous avez un langage scénique très personnel?

Marleau : D’abord, le château constitue pour nous un  véritable décor et on va jouer avec  sa façade, les fenêtres, la porte principale d’entrée, et même les vomitoires de la structure de gradins. Nous étudions en ce moment  l’intégration de la vidéo en faisant bien attention de ne pas tomber dans le multimédia, comme on voit trop souvent en de tels lieux historiques ou patrimoniaux. Il s’agit surtout de développer en sourdine des motifs visuels qui vont se mettre en relation avec le texte et peut-être aussi  à partir de certains motifs tirés des costumes.  (….)
Il s’agit vraiment d’une véritable aventure de création.  Comme vous savez, l’exégèse des Femmes savantes  est énorme. Tout a déjà été dit au sujet de cette pièce et il y  a même pas mal de productions de la pièce qui circulent en ce moment. Notre approche sera d’aborder la pièce comme un texte contemporain, comme j’ai fait d’ailleurs avec Sénèque (Agamemnon)  à la Comédie-Française ou Lear au TNM : en utilisant des outils d’aujourd’hui pour travailler sur les sensations et  sur tout un réseau de signes à mettre en relation entre eux, pour que cette  représentation soit vivante et parle au spectateur. (…)

Nous avons, Stéphanie et moi,  voulu recadrer la pièce dans les années 50, d’abord parce que j’y trouve des accroches plus personnelles pour quelqu’un de ma génération…. Je veux jouer de façon libre avec les anachronismes,  en mélangeant par exemple les temporalités, cela me stimule plus que de partir dans une quête  archéologique de reconstitution.  Il  y a un moment historique  qui nous a donc beaucoup intéressés et qui est effectivement celui qui précède la « révolution tranquille » au Québec où les femmes ont joué un rôle important dans l’émancipation des familles canadiennes-françaises.  Car dans cette société matriarcale ce sont les mères qui veillaient à l’éducation des enfants, et de surcroît à l’éducation artistique et culturelle des enfants.  Par ailleurs, il y a une certaine touffeur  de cette bourgeoisie de chez nous que j’ai déjà touché un peu  dans Les reines de Normand Chaurette et qu’on retrouve même chez Michel Tremblay dans L’impromptu d’Outremont.   Dans ces œuvres, on peut y lire d’une autre façon que chez Molière, une critique de ces femmes qui cherchent à s’élever en empruntant des codes qui viennent de l’extérieur et qui veulent s’élever à une culture dite supérieure.  Une telle mise en relation des Femmes savantes avec ces époques et ces univers fait que se trace un chemin plus intime avec l’oeuvre et pour moi c’est la seule voie possible en tant que metteur en scène.

Propos recueillis par Alvina Ruprecht
Paris, 5 avril,  2012


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