Cap Excellence en Théâtre présente “Circulez”

Reviewed by Capital Critics Circle

Photo: Scarlett Jesus, mai 2017, Festival Cap Excellence.
Circulez avec Joel Jernidier

 

 « Circulez ! »,   ou comment une stratégie d’évitement permet de résister à l’autorité.

de Scarlett Jesus

Jeudi 11 mai, à la salle Tarer de Pointe-à-Pitre, la Martinique était à l’honneur avec « Wopso », une pièce de Marius Gottin, mise en scène par José Exelis et interprétée par deux acteurs de talents Emile Pelty et Charly Larandy. Fulbert et Auguste ne se connaissent pas. Ils sont vieux et terriblement seuls, traînant avec leurs valises un passé qui leur remonte à la gorge, tels des hoquets. Wopso !

Vendredi 12 mai, au Centre culturel de Sonis, aux Abymes, c’est au tour de la Guadeloupe de présenter une pièce de José Jernidier, mise également en scène par José Exelis, et interprétée par José et Joël Jernidier. Là encore nous assistons à la relation improbable qui va se nouer entre deux personnages que le hasard va faire se rencontrer. Un inspecteur de police et Choffroy, un pauvre bougre mal dégrossi, présent aux côtés de son père lors de l’accident de la route qui a coûté la vie à ce dernier.

Il y a un an, le 7 mai 2016, dans le cadre de la 6ème édition de Cap Excellence en Théâtre, la pièce avait fait l’objet d’une lecture publique en créole au Mémorial ACTe. Co-produite par deux structures que dirigent José Exelis d’une part, pour la Compagnie des enfants de la mer, et Joël Jernidier de l’autre pour Nayo’concept, elle nous revient dans un français émaillé de créole. Après avoir été présentée en Martinique et dans plusieurs communes de Guadeloupe (les Abymes, Le Moule, Le Lamentin), la pièce a désormais l’ambition de son titre : elle aspire à circuler.

La construction dramatique de la pièce est impeccable. Elle procède par paliers entrecoupés d’intermèdes où gestuelle et musique prennent la relève des mots. Evoquant au passage le mayolé, pour indiquer de façon symbolique que l’affrontement verbal qui s’instaure entre le représentant de l’ordre et Choffroy, soumis à un interrogatoire en règle, relève symboliquement d’un art, celui de l’esquive. L’action procède par rebondissements chaque fois qu’une nouvelle piste est suggérée. Ceux-ci constituent autant de défis lancés à l’adversaire dans un corps à corps visant à lui faire perdre son équilibre. Ils aboutiront à un retournement final produisant l’effet d’un coup de théâtre final, le déséquilibré ne se révélant pas être celui qui en donnait des signes. A l’image du Bigidi, la posture de Choffroy est certes instable, mais elle va lui permettre de résister tout en louvoyant. Adopt0ant des détours et procédant par zigzags, il entraîne l’homme de loi chargé du maintien de l’ordre dans des chimin chien ou celui-ci va se perdre. Mais c’est aussi le public qui, tenu en haleine, est mené en bateau. Personne ne saura jamais ce qui s’est réellement passé lors de l’accident, et peu importe puisque nous sommes dans une fiction. Par contre le public aura droit à une autre révélation, inattendue, qui viendra dénouer la tension et satisfaire, par le rire, son attente. Une révélation qui ne surgira qu’à l’issue d’un parcours qui aura entraîné le public dans une réflexion « rizhomique » sur sa manière de penser et d’agir.

Entre la mise en scène de « Wopso » et celle de « Circulez », on reconnait l’esprit du même metteur en scène qui s’appuient sur les traditions, celles de la musique et de la danse, pour créer un univers à la fois familier et symbolique. Comme dans les grandes comédies de Molière, on rit beaucoup, tout en réalisant que l’on devrait, à peine sortis, pleurer de la condition de ce pauvre bougre démuni qui se bat comme un diable pour échapper à l’homme, sûr de son pouvoir, qui maîtrise les lois, la langue et l’instrument d’une logique toute cartésienne. Car, en final de compte, ce que José Exelis réussit parfaitement consiste à faire parler l’émotion, mettant en avant, à travers ce duel, l’humanité de personnages qui, tous deux, finissent par apparaître fragiles. Ce que traduisent aussi bien les gestes, les postures et les expressions des deux comédiens, littéralement habités par leurs personnages avec lesquels ils ne font plus qu’un.

Un grand moment de théâtre à propos duquel il faut remercier et féliciter non seulement les artistes mais aussi tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont contribué à ce que soit possible ce spectacle. Bravo au 6ème  Cap Excellence de Théâtre !


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